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LES TÉLÉPHAGES ANONYMES

Il était une fois Lurdo & Sygbab, deux internautes passionnés de séries tv et de cinéma, et qui cherchaient un endroit où archiver leurs avis (semi) éclairés...

Les bilans de Lurdo : The Boys, saison 1 (2019)

Publié le 7 Septembre 2019 par Lurdo in Action, Comédie, Critiques éclair, Drame, Fantastique, Les bilans de Lurdo, Review, Science-Fiction, Télévision

Adaptation, en huit épisodes d'une heure environ, du comics de Garth Ennis, The Boys se veut une déconstruction satirique et nihiliste du genre super-héroïque, produite par Seth Rogen et Evan Goldberg (déjà à l’œuvre sur Preacher), et showrunnée par Eric Kripke (Supernatural)...

The Boys, saison 1 (2019) :

Lorsque la petite amie de Hughie (Jack Quaid) est accidentellement désintégrée par un super-héros, le jeune homme ne s'en remet pas. Traumatisé par cet incident, et par la manière dont Vought, la multinationale gérant les intérêts de tous les superhéros, tente d'étouffer l'affaire, Hughie saute sur l'occasion que lui présente alors Billy Butcher (Karl Urban), un mystérieux mercenaire tentant de monter un groupe ayant pour but de révéler le véritable visage des superhéros : tous des dégénérés, des pervers, des criminels et des êtres méprisables...

Je ne vais pas le nier : j'ai eu étrangement autant de mal à rédiger cette critique que j'en ai eu devant cette adaptation de l’œuvre d'Ennis. Je dis "étrangement", car dans l'absolu, je ne suis pas vraiment un grand fan du trashouille nihiliste et provoc' de l’œuvre originale, un comic-book réputé pour transgresser délibérément tous les tabous avec un sens de l'humour corrosif, du sexe et une violence débridés.

Une œuvre papier qui, à la base, est loin de faire dans la subtilité, mais qui pourtant, pour l'avoir relue récemment (c'est probablement là mon erreur vis à vis de la série), posséde tout un second degré de lecture et de déconstruction (de l'histoire de l'industrie des super-héros, de la politique américaine, de la vie urbaine, de la vengeance, de la violence, etc) qui évite d'en faire quelque chose de creux. D'autant que le tout s'agrémente d'une romance assez touchante entre Hughie et Annie et d'une évolution progressive du personnage de Butcher au long des 72 épisodes de la bande dessinée.

L'adaptation, elle... est nettement différente. Si elle garde les grandes lignes du comics (l'opposition héros/Boys, la romance Hughie/Annie, la corporation Vought, le Homelander et son équipe), elle change tellement de détails, de péripéties, de motivations, etc, et compresse tant de sous-intrigues pour arriver au plus vite à leur conclusion, qu'en réalité, le show n'a plus qu'un rapport lointain avec la bd. Et ce sans même parler de l'auto-censure de la série, inévitable compte tenu du ton du comic-book, et de la plate-forme de diffusion du programme : une auto-censure touchant la violence, le nihilisme, mais aussi et surtout le contenu sexuel du tout, ici quasi-absent.

La première chose qui saute aux yeux, en réalité, c'est la caractérisation des personnages, qu'ils soient protagonistes ou antagonistes : alors que, dans la bande dessinée, Ennis faisait le choix de développer ses "héros", et de laisser ses super-héros assez monolithiques et manichéens (ce qui permettait de voir le monde "par les yeux de Butcher", et d'établir un contraste net entre Annie et ses collègues), Kripke, lui, prend la direction inverse : les Boys sont sous-développés et/ou simplifiés au possible (Mother's Milk est tout simplement inexistant), au profit des supers, qui sont tous humanisés, fragilisés, et bourrés de failles psychologiques.

L'exemple le plus parlant étant A-Train (Jessie Usher), devenu sans raison un afro-américain (parce que le personnage court vite ?) accro au Compound V et à son titre d'homme le plus rapide du monde, entraîné par son frère, et dans une relation sentimentale compliquée avec une collègue dépendante, qu'il finit par tuer, etc, etc, etc.

Mais il en va de même pour Maeve (Dominique McElligott), ici bourrée de remords et regrettant sa relation avec sa compagne ; pour The Deep (qui passe d'un afro-américain au casque de scaphandrier maudit à Chace Crawford en sous-Aquaman violeur au costume ringard, qui passe la saison à tenter de changer son image publique tout en sauvant des animaux), ou pour Homelander (excellent Antony Starr), héritant ici d'une relation quasi-incestueuse avec Madelyn Stillwell (Elizabeth Shue), la patronne de Vought, figure maternelle remplaçant celle qu'il n'a jamais connue.

(dans le comics, Stillwell est un homme au physique générique, mais à l'intellect considérable et sans aucun code moral, incarnation délibérément anonyme du cadre supérieur de multinationale à l'américaine)

Alors je comprends pourquoi ce choix a été fait, d'un point de vue créatif : mais la conséquence, c'est que tout ce qui faisait le sel du comics, son univers largement détaillé et international, ses personnages attachants, etc, passe au second plan, derrière ce développement de personnages qui devraient pourtant être antipathiques (et qui tous, se trouvent concentrés à New York). Paradoxalement, cette tentative d'apporter de la nuance aux antagonistes du comics affaiblit d'autant les protagonistes et le reste de l'univers, le rendant plus manichéen et étriqué que jamais, et ratant un peu au passage le pourquoi du jusqu'au-boutisme radical de l’œuvre originale.

C'est notamment très visible au niveau de Butcher. Dans le comics, Butcher est un ancien soldat aux origines violentes, hautement intelligent et préparé, et qui a enfin trouvé la paix auprès de sa chère et tendre, jusqu'au viol de cette dernière par Homelander, et à sa mort durant l'accouchement. Un Butcher calme, calculateur, méthodique, manipulateur, à la volonté de fer, et qui n'a qu'une idée en tête : se venger, quitte à pour cela passer des années à se préparer, à déplacer des pièces sur l'échiquier, à faire de Hughie un bon petit soldat, etc, etc, etc.

En résumé, un Frank Castle/Punisher en puissance (les similarités au niveau de l'apparence de Castle et de Butcher ne sont pas anodines), craint par Vought et par le Homelander, qui n'a pour seul point d'attache émotionnelle que son chien Terreur, un chien qui est la seule chose à laquelle Vought & co n'osent pas toucher. Et un Butcher qui, une fois qu'il a perdu son animal domestique, sombre de plus en plus dans une vengeance extrémiste et psychopathe, qui trouve sa conclusion sanglante au terme de 72 numéros du comic-book.

Dans la série, Butcher est sarcastique, certes, mais il semble particulièrement amateur et dépassé par les événements, avec son long manteau et ses chemises hawaïennes. Privé du compound V donnant aux Boys du comics des pouvoirs temporaires, et privé de son chien, Butcher passe beaucoup de temps à fuir : interprété par un Karl Urban faisant du Karl Urban, ce Butcher émotif et colérique ne donne jamais vraiment l'impression d'avoir vingt longueurs d'avance, et sa vengeance extrémiste contre le Homelander est à la fois précipitée (en huit épisodes, Butcher est déjà prêt à faire exploser un bébé humain et innocent pour avoir une chance de tuer le Homelander) mais aussi infondée (dans un rebondissement de dernière minute, on découvre que la femme de Butcher est toujours en vie, qu'elle a eu un fils avec Homelander, et qu'elle a donc trompé Butcher avec ce dernier - de quoi faire passer Butcher de personnage tragique en pleine spirale autodestructrice, à bouffon cocu et incapable).

Hughie souffre un peu du même problème : la série voulant fortement développer le personnage de Starlight/Annie (Erin Moriarty), Hughie se retrouve à perdre de nombreuses couches de caractérisation, et à être simplifié à l'extrême.

En lieu et place d'un Écossais fuyant son pays et perdu à New York (confrontation entre réalité et fantasme du rêve américain, etc), loin de tout et de tous, un homme influençable et manipulé par Butcher (mais qui trouvait une famille de substitution chez les Boys et finissait par grandir et par devenir un homme), Hughie est ici bien américain, new-yorkais, et spécialiste en électronique (ce qui lui permet de trouver une place dans l'équipe).

Alors que dans le comics, la relation Annie/Hughie reste une sous-intrigue en filigrane, avec ses hauts et ses bas, chacun ignorant longtemps l'identité réelle de l'autre, et ces mensonges pesant progressivement sur le couple... ici, elle est  compressée, pour qu'à la fin de ces huit épisodes, tout le monde ait joué carte sur table. Et, très logiquement, alors que Hughie, poussé par Butcher et blessé par les aléas de sa relation, finit par tuer A-Train dans les comics, ici, il n'est que vaguement et indirectement responsable de la mort de Translucent (ce qui en retour, a tendance à éviter au personnage de commettre bon nombre d'actes criminels au sein des Boys, à le simplifier à l'extrême et à en faire un protagoniste encore relativement innocent).

Bref. Difficile, lorsque l'on regarde la série, de ne pas percevoir à quel point elle est l’œuvre d'un vieux routard de la télévision, habitué à lisser les aspérités de son travail pour une diffusion sur les grands networks.

Pour The Boys, Kripke a pris l'oeuvre d'origine, et l'a passée au décapant, à la meule, à l'eau de Javel, avant de la relooker et de la rendre plus présentable : c'était clairement nécessaire compte tenu du matériau original (encore que, pas sûr que si la même série avait été conçue pour HBO, elle aurait été à ce point formatée), mais lorsque l'on a lu le comics, on ne peut que s'interroger sur les nombreux choix créatifs dans l'air du temps effectués par l'équipe en place (par exemple, le personnage de la responsable de la CIA est aux antipodes de son homologue papier, transformée en femme forte interprétée par une Jennifer Esposito pas forcément très pertinente dans le rôle).

Avec ses morceaux pop/rock, sa photographie jaunâtre régulièrement assez laide, ses nombreuses digressions (qui visent à rendre Hughie plus actif et plus présent) qui cassent un peu le rythme, sa tendance au toutéliage (les origines de la Female), ses caméos amusants mais inutiles (Billy Zane, Tara Reid, Haley Joel Osment, Seth Rogen) et sa fin en queue de poisson, The Boys version Amazon est clairement un produit télévisuel pensé comme une origin story qui, plutôt que de prendre l'histoire en cours de route, aurait décidé de tout reprendre depuis le début, pour raconter la formation du groupe (recrutement de la Female, etc), les premiers pas de ses héros (en en faisant une unité faiblarde, pas très douée, dépassée par les événements et par l'opposition) et de ses supes (la scène de l'avion, en flashback dans le comics et prenant place le 11/09, devient ici une scène contemporaine difficilement justifiable).

La transgression du comic-book, certes parfois gratuite (mais jamais innocente), est ici largement adoucie pour flatter un certain public dans le sens du poil, et grâce à sa direction artistique convaincante, son budget, et certains de ses interprètes, il n'est guère surprenant de constater que la série reçu un accueil critique et public enthousiaste (les piques gentillettes de la série envers le modèle Marvel/DC sont compréhensibles par tous, et juste assez corrosives pour donner l'impression d'un propos global plus mordant qu'il ne l'est vraiment).

Nul doute qu'en saison 2, la série se rapprochera un peu plus du groupe tel qu'on le connaît dans la bd, dopé au Compound V... mais pour l'instant, le tout ne fonctionne pas particulièrement pour moi : la série a perdu une grosse partie du fun, de l'irrévérencieux, de la rébellion et du mordant de son pendant papier, pour quelque chose de plus formaté, de simplifié, de lissé et d'étrangement prude au niveau sexe.

Quelque chose qui n'est pas désagréable à suivre, certes, et est bien produit, mais qui arrive aussi après la bataille de la déconstruction du mythe super-héroïque, déjà livrée dans divers médias par The Specials, Watchmen, Mystery Men, The Tick, Kingdom Come, ou encore Kick-Ass et compagnie...

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